CHARGES LIBRES ou GUIDEES - 16/01/2004 - Yvan CAMPBELL

Extrait d’un ARTICLE paru dans le SPORT ET VIE n°87

Une heure de vélo ou de course à pied aurait le même effet sur le cerveau humain qu’un joint de marijuana. Cette découverte d’un groupe de chercheurs américains relance toutes les supputations sur la dépendance au sport. Ce ne serait plus une question d’endorphines mais de cannabinoïdes!

Parmi toutes les choses fascinantes qui concernent le corps humain, se trouve le fait que nous sommes capables de produire nous-même un grand nombre de drogues. Ainsi, en 1974, le monde scientifique révélait l’existence d’une production endogène de morphine dans le cerveau. “Endogène” signifie que le processus se passe à l’intérieur même de l’organisme. Nous sommes donc capables de secréter naturellement une substance qui annihile la souffrance, exactement comme les drogues “exogènes” tirées de l’opium. On a baptisé ces substances “endomorphines” (pour morphine endogène) puis “endorphines” par souci de simplification. On s’est aperçu ensuite que le corps humain était aussi capable de produire des tranquillisants comparables aux benzodiazépines et d’autres substances apparentées aux drogues comme la cocaïne ou même le cannabis. En résumé, le cerveau humain dispose d’une incroyable pharmacie destinée à le soigner, voire à le shooter!

Dealer à domicile
Depuis, nos connaissances ont beaucoup progressé et chacune des avancées de la science dans ce domaine est assurée de recevoir un écho médiatique important. Dans le public, on s’étonne effectivement que le corps soit capable de produire ses propres psychotropes. En fait, le contraire eût été beaucoup plus surprenant! Pour chaque molécule capable d’influencer l’humeur, on doit s’attendre effectivement à ce que des substances analogues circulent dans les recoins gélatineux de notre cerveau. Finalement, l’existence de ces “endosubstances” obéit à une règle immuable en pharmacologie: un médicament ou une drogue quelconque n’est efficace qu’en interagissant avec des filières organiques préexistantes. Et si l’on part du principe que le bagage génétique de notre espèce réside dans l’expression de trente mille gènes actifs et que chacun de ces gènes commande la fabrication d’une ou plusieurs substances, on peut imaginer que nous ne sommes qu’au tout début des découvertes sur les capacités de notre petite pharmacie intime. 

                                                                                                    


 La fin des années morphine
A la fin de l’année passée, un article paru dans le journal scientifique NeuroReport mettait en émoi la communauté sportive internationale. Pour la première fois, on établissait un lien entre l’activité physique et la mise en jeu du cannabis (1). L’expérience, menée conjointement par l’Institut des technologies de Géorgie et l’Université de Californie à Irvine, portait sur vingt-quatre volontaires répartis en trois groupes de huit personnes: les premiers devaient courir pendant une heure sur un tapis roulant, les deuxièmes pédalaient sur un vélo fixe et ceux du troisième groupe restaient tout simplement assis sur une chaise à regarder les autres s’essouffler. On dosait ensuite les variations de l’anandamide dans le sang pour s’apercevoir que les sujets des groupes course à pied et vélo voyaient augmenter nettement sa concentration, alors qu’à titre de comparaison, rien n’avait changé pour les sujets au repos. Or, l’anandamide est tout à fait comparable sur le plan chimique et physiologique au fameux TétraHydroCannabinol (THC) qui procure la sensation d’ivresse chez les fumeurs de cannabis. Voilà qui pourrait apporter une explication au bien-être que l’on ressent après l’exercice. L’étude éclaire aussi d’un jour nouveau la sensation de dépendance au sport que connaissent bien les sportifs assidus. Du même coup, elle rejette un peu plus dans l’ombre les anciennes hypothèses sur le rôle des endorphines. Jusqu’à présent, on pensait effectivement que la sensation de manque que l’on peut effectivement ressentir lorsqu’on se trouve empêché de produire des efforts pour une raison quelconque était comparable à celle du morphinomane privé de sa drogue favorite. Cette hypothèse datait évidemment de la découverte de la production d’endorphines dans le système nerveux. Elle s’était ensuite propagée dans la société, si bien qu’aujourd’hui, il est devenu presque impossible d’avoir une discussion sur le sport sans que quelqu’un n’intervienne pour souligner le rôle essentiel des endorphines. Or, cette hypothèse est probablement fausse! Disons qu’on s’est illusionné, comme souvent lorsqu’un concept trop séduisant échappe au débat contradictoire des milieux scientifiques. L’erreur, en l’occurrence, ne réside pas dans la mesure mais dans son interprétation. Le sport favorise la sécrétion d’endorphines dans le sang et cela contribue probablement à gommer des petites douleurs périphériques. Seulement, on commet une faute en extrapolant ces données au niveau cérébral, pour la bonne et simple raison que ces endorphines ne franchissent pas la barrière hémato-encéphalique. Se baser sur des fluctuations sanguines pour expliquer des variations d’humeur, ce serait comme prédire la météo sur base des évolutions boursières ou vice-versa. Les deux choses n’ont rien à voir! Certes, il est possible que les taux cérébraux d’endorphine varient eux aussi en fonction de l’effort et, le cas échéant, on peut imaginer que cela affecte notre comportement. Mais on demeure au stade des hypothèses. En réalité, nous ne disposons que de très peu de moyens pour savoir ce qui se passe réellement à l’intérieur du crâne. Chez l’animal, on peut éventuellement procéder par implant des canules. Chez l’homme, ce n’est pas possible. Toute extrapolation paraît donc relativement hasardeuse. D’autant que d’autres expériences laissent penser que ces filières endorphines n’auraient pas l’influence déterminante qu’on leur prête. Par exemple, si l’on bloque la sécrétion d’endorphines par la prise d’un médicament (naxolone), on n’observe pas de chute brutale de la motivation. D’autres substances sont probablement impliquées dans notre attachement au sport. D’où cette attention récente portée aux cannabinoïdes!

Une drogue à tout faire
Le terme cannabinoïde s’applique à toutes les molécules qui ressemblent au delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), identifié en 1964 par le scientifique israélien Raphaël Mechoulam. Il s’agit du principe actif du cannabis, encore appelé chanvre indien, une plante qui s’apparente biologiquement aux orties et dont les feuilles lancéolées et dentelées sont devenues emblématiques de la génération du “Flower Power”. Cette drogue produit une altération de la conscience d’une intensité qui dépend beaucoup de l’état psychique du consommateur. A notre époque, le cannabis possède la réputation de faire “planer”. Mais au siècle dernier, on le prescrivait comme somnifère ou analgésique et aucun texte de l’époque ne fait mention de sensations particulières de plaisir ou d’abandon. En somme, le cannabis se plie à l’idée que l’on s’en fait; un phénomène que l’on retrouve d’ailleurs pour d’autres drogues, même aussi puissantes que le LSD (voir encadré). Pour faire simple, disons alors que la consommation de cannabis altère légèrement la perception de l’environnement qui paraît moins agressif, moins stressant, moins dangereux (2). Nous en étions là des connaissances sur le sujet lorsqu’en 1990, le professeur Matsuda identifia des récepteurs spécifiques au cannabis (CB1) dans le cerveau des rats. Dans les années qui suivirent, d’autres chercheurs observèrent leur présence ailleurs dans l’organisme, notamment au niveau des testicules, de l’utérus, des intestins, de la vessie, des cellules de la rétine ou encore des cellules grasses, tandis qu’un autre type de récepteurs (baptisés CB2) caractérisait les cellules du système immunitaire. L’existence de ces sites spécifiques impliquait évidemment que l’organisme était capable de produire lui-même une classe de molécules très voisine du THC végétal. On pouvait difficilement croire que ces récepteurs avaient été placés là dans la seule perspective que l’homme se mette un jour à fumer les plantes. De nouvelles recherches ont alors permis d’identifier une nouvelle classe de molécules -essentiellement l’anandamide (AEA) et le 2-arachidonoylglycérol (2-AG)- qui furent rangées dans la famille des “endocannabinoïdes”: un terme choisi pour rappeler leur origine endogène, exactement comme pour les endorphines. La ressemblance ne s’arrête pas là. Dans le cerveau, ces substances agissent à la manière de neurotransmetteurs en assurant une continuité de l’information nerveuse entre deux synapses. Mais ils diffèrent selon leur nature chimique. Les endocannabinoïdes sont très comparables à des acides gras et traversent facilement les membranes lipidiques. On parle de “ligands”. Impossible donc de les stocker dans la cellule. Sitôt formés, ils entrent en activité. Enfin, l’existence de récepteurs spécifiques dans un grand nombre d’organes explique les nombreux effets du cannabis et la diversité des affections contre lesquelles on le recommande. Des médicaments à base de THC sont prescrits dans les traitements lourds de chimio ou de radiothérapie contre le cancer pour diminuer l’angoisse et stimuler l’appétit. On lui prête également une action de renforcement du système immunitaire face à certaines tumeurs malignes et aux maladies opportunistes, notamment en cas de sida. Il possède également la propriété de lever les spasmes chez les personnes atteintes de sclérose en plaques et de diminuer la pression oculaire en cas de glaucome. Enfin, il permet de lutter contre les douleurs chroniques et réussit, dans certains cas, là où d’autres traitements analgésiques ont échoué. Certains n’hésitent pas à allonger la liste de ses bienfaits. Sur les sites Internet tout à la gloire du cannabis, on ne trouve pas une maladie sur laquelle la plante n’a pas étendu son ombre protectrice (3). En même temps, le produit reste interdit dans nos sociétés et cette mixité drogue-médicament apparaît évidemment très gênante pour le législateur. En France, tous les traitements à base de cannabis sont soumis à la plus rigoureuse des législations (4). D’autres pays sont moins sévères: Pays-Bas, Suisse, Australie, Belgique, Grande-Bretagne, Canada et 35 des Etats américains. Se pose alors la question du mode d’administration. On comprend que les médecins aient opté pour une prescription de cannabis en pilules plutôt qu’en cigarettes. D’après les plus récents rapports, les risques cancérogènes de l’inhalation de la fumée de cannabis dépassent ceux du tabac (5). La vente du cannabis en tablettes (Marinol, Cesamet) ou en spray (Sativex) offre le double avantage de ne pas inciter les gens à fumer et de permettre un dosage précis du principe actif (6). D’un autre côté, on se trouve dans une situation assez absurde où le malade est censé consommer la substance sous forme de comprimés alors qu’on trouve le produit beaucoup moins cher au coin de la rue. En outre, on n’est pas du tout sûr qu’en isolant les THC des autres constituants de la plante, on conserve la même efficacité. Les Pays-Bas ont résolu le problème en légalisant une production à des fins thérapeutiques dans des fermes dites de cannabiculture. Une agence est chargée alors de vérifier la pureté du produit (pas de métaux lourds ni de résidus de pesticide) et sa qualité bactériologique. Elle organise ensuite sa distribution via les pharmacies. En général, on recommande aux patients d’assimiler les principes actifs de la plante sous forme de tisanes ou d’inhalations. “Mais la plupart des gens les fument car c’est plus simple”, témoigne un pharmacien (7).

Appel à la mobilisation
Tout ce débat sur les vertus réelles ou supposées du cannabis et son mode d’administration illustre bien la différence ténue qui existe entre drogues et médicaments. Celle-ci apparaît assez clairement sur le plan économique: le médicament est produit par une firme pharmaceutique tandis que le trafic de drogue est l’œuvre de trafiquants. Mais lorsqu’on aborde la question sous l’angle pharmacologique, toute distinction s’estompe inévitablement. Un même produit peut d’ailleurs très bien appartenir aux deux familles. C’est le cas de la morphine. Désormais, c’est également celui du cannabis. Plus troublant encore, ces deux univers affichent de grandes similitudes dans la façon de penser. En clair, on cherche en permanence à se substituer aux mécanismes naturels de régulation et finalement à tromper l’organisme dans un but soit récréatif (pour les drogues), soit thérapeutique (pour les médicaments). Or, les découvertes scientifiques les plus récentes pourraient pourtant nous amener à développer une tout autre manière de penser. Plutôt que de s’obstiner à apporter la réponse sous une forme exogène, on chercherait alors à mobiliser les extraordinaires capacités de l’organisme à secréter des endosubstances pour permettre des auto-guérisons spectaculaires. Voilà qui modifierait fondamentalement notre approche de la médecine. Malheureusement, les études sur le psychisme achoppent régulièrement sur des querelles d’écoles entre partisans des médecines douces qui exploitent, bien sûr, cette capacité à mobiliser les forces de l’organisme contre la maladie mais qui malheureusement associent souvent leur démarche à toutes sortes de croyances magiques qui ne font pas beaucoup avancer la science et les partisans de la médecine traditionnelle qui ne prêtent attention à ces phénomènes psychosomatiques que dans le cadre d’études contre placebo, c’est-à-dire à chaque fois que l’on veut prouver l’efficacité d’un médicament en dehors de toute influence mentale. Or, c’est précisément là que réside le véritable mystère. Les études montrent en effet que nos ressources thérapeutiques propres, éventuellement stimulées par la prise d’un placebo, sont capables de modifier un tas de paramètres comme la tension artérielle, l’acidité gastrique, le taux de cholestérol, le nombre de globules blancs ou encore l’humeur plus ou moins sereine. Preuve que la pharmacie neuronale vaut bien celle du quartier! On pourrait alors apprendre à mieux mobiliser ses forces. Pour nous, le principal intérêt de cette étude américaine réside dans la révélation d’un lien entre un comportement (le sport) et un effet physiologique (l’accroissement de la production des endocannabinoïdes). Elle marque donc une nouvelle étape dans la reconnaissance officielle des vertus thérapeutiques de l’exercice. Au vu de ces résultats, un simple programme d’activité physique aura peut-être plus de facilité à se faire reconnaître comme traitement efficace contre la dépression par exemple. Il se pourrait aussi que cette première étude annonce d’autres corrélations étonnantes et trouve des retentissements en matière d’immunité et de pathologies respiratoires ou cardiovasculaires. Les influences bénéfiques du sport ne se restreignent pas au cerveau mais concernent quasiment tous les organes. Peut-être sommes-nous à l’aube de nouvelles découvertes qui apporteraient progressivement plus de crédit aux nombreux avantages du sport dévoilés par les enquêtes épidémiologiques et qui n’ont pas toujours trouvé d’explications rationnelles sur le plan physiologique. Bref, les endocannabinoïdes n’ont pas encore livré tous leurs secrets!

Gilles Goetghebuer

Références

1) NeuroReport, 2 décembre 2003: 14 (17): 2209-2211.
2) Cela ne reflète évidemment pas la réalité. Le manque de concentration est même parfois à l’origine de drame. Au volant, par exemple, on estime que le cannabis multiplie le risque de collision par 2,5 et même par 4,8 en association avec l’alcool.
3) www.chanvre-info.ch
4) Les médicaments à base de cannabis sont soumis à une ATU (Autorisation Temporaire d’Utilisation) qui compte tellement de formalités qu’elle ne concerne, en pratique, que quelques dizaines de personnes contre plusieurs dizaines de milliers aux Pays-Bas.
5) Un rapport complet (et controversé) sur les dangers du cannabis avait été établi par l’INSERM à la demande du MILDT (Mission Interministérielle de la Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie). Cannabis: quels effets sur le comportement et la santé? Editions Inserm, 2001
6) Les teneurs en THC varient beaucoup selon qu’il s’agit de haschisch (40% de produits actifs) ou d’herbe (8 à 12% seulement). Les techniques modernes de production permettent également de faire varier les teneurs respectives de dronabinol, réputé planant, et de cannabidiol, aux propriétés relaxantes.
7) Libération, 21 février 2004

                                                                                             ABONNEMENT SPORT ET VIE
                                                                                                (cliquez sur la couverture)

                                                                                               

ACCUEIL