CHARGES LIBRES ou GUIDEES - 16/01/2004 - Yvan CAMPBELL

La révolution des va-nu-pieds

Après des années passées à rajouter toujours plus de mousse dans les semelles des chaussures de sport, on cherche désormais à leur faire subir une cure d’amaigrissement pour renouer le contact avec le sol.

Un petit survol de l’histoire de la chaussure de sport permet de distinguer trois phases. Au début, les modèles ne se différenciaient guère des souliers de ville. On se contentait d’ajouter quelques clous sous la semelle pour stabiliser les appuis sur terrain meuble. Et c’était tout. Les chaussures servaient en somme à protéger du froid et des aspérités du sol, mais, fondamentalement, on ne modifiait rien aux propriétés du pied. Il faut dire qu’à l’époque, on courait sur des terrains souples, la cendrée des pistes d’athlétisme et l’herbe des hippodromes où se couraient traditionnellement les épreuves de cross-country. L’indispensable travail d’amorti se réalisait dans le sol lui-même. Puis, à la fin des années 60, la pratique de la course à pied s’est étendue à de nouveaux publics, notamment dans les villes, avec la popularisation d’épreuves de masse qui se couraient sur l’asphalte. Parallèlement, on a aussi remplacé le revêtement des stades par des matériaux synthétiques plus traumatisants. Les chocs occasionnés sur la plante du pied se sont intensifiés au point d’atteindre, voire de dépasser ses capacités intrinsèques d’encaissement. En fait, tout dépendait des personnes. Certains athlètes sont restés fidèles aux anciens modèles. D’autres, tels l’Ethiopien Abebe Bikila ou le Britannique Bruce Tulloh se sont même fait une réputation en courant pieds nus. Mais la plupart aspiraient à plus de protection. L’industrie a peu à peu pris conscience de ce besoin spécifique et des marques comme Nike se sont engouffrées dans cette niche qui a très vite connu un développement extraordinaire avec l’avènement du phénomène jogging. Ainsi, Phil Knight (qui vient de passer la main à la tête de son entreprise) a connu une ascension professionnelle fulgurante sur le modèle de ce que l’on rencontrera quelques années plus tard dans le monde de l’informatique. Petit représentant de commerce en Oregon, il est devenu pilote d’une énorme multinationale de l’industrie vestimentaire. D’autres fabricants lui ont emboîté le pas avec des chaussures toujours plus confortables et plus légères qui donnaient l’impression de courir sur des coussins de soie, à l’image d’une publicité réellement tournée dans les années 80. Les marques rivalisaient d’ingéniosité pour offrir plus d’amorti: gel, mousse, bulles d’air, structures déformables. Reebok inventa même la chaussure gonflable! Mais l’idée générale restait globalement la même: il fallait protéger le pied des contraintes trop violentes de la route. Cette conception pénétra ensuite le monde de la mode et, poussée à l’extrême, elle aboutit à la création parfaitement ridicule des chaussures dites à talons compensés. Certains modèles présentaient ainsi une épaisseur de semelle de 5, 10, 20, voire 30 centimètres de hauteur, qui donnait l’impression de marcher sur des échasses. On atteignait là des sommets d’imbécillité!

Des pieds en voie de disparition

Cette seconde phase dans l’évolution de la chaussure a eu deux conséquences principales. Les sportifs bercés par une illusion de sécurité ont augmenté les doses d’entraînement et se se sont blessés quand même. Les genoux surtout. Ils trinquaient à la place des pieds car le manque de stabilité lié à l’utilisation de semelles trop épaisses, se répercutait souvent par l’accentuation des contraintes articulaires et une usure précoce des structures cartilagineuses. Autre conséquence: le pied lui-même qui s’était vu déchargé de la plupart de ses anciennes responsabilités désormais confiées à la chaussure, a entamé une lente involution: fonte musculaire, laxité ligamentaire, perte de tonicité. L’erreur avait été en somme de considérer qu’en renforçant la structure de support, on additionnait les qualités du pied à celles de la chaussure, sans tenir compte de l’existence de processus adaptatifs qui font qu’on pallie toujours une carence par une autre. Au bout du compte, on a constaté que les pathologies demeuraient tout aussi nombreuses, en dépit des efforts des laboratoires. Les sportifs étaient les premiers concernés, évidemment. Mais ils n’étaient plus les seuls. Entre-temps, la chaussure de sport s’était imposée comme référence vestimentaire et nombreux sont les enfants de la nouvelle génération à n’avoir jamais porté de souliers de ville! On ne s’étendra pas sur les causes de cette juteuse opération commerciale -sans doute la conjonction du confort et du marketing- mais le résultat est là: le pied s’est adapté à l’allègement de ses tâches pour reproduire à son niveau le triste destin de la sédentarité: moins d’efforts égale moins de capacités; moins de capacités égale moins d’efforts. Beaucoup de spécialistes tirent aujourd’hui le signal d’alarme. Pour sauver nos pieds, il nous faudrait marcher plus et dans des chaussures moins confortables!

Les amortisseurs des pauvres

“La haute couture a une fonction bien particulière qui est de donner envie aux pauvres de ce qui rend les riches grotesques”, écrit Philippe Val dans un ouvrage sur notre temps (1). Mais les modes possèdent au moins cette qualité indéniable: elles passent! Et celle des chaussures de mousse n’échappe évidemment pas à la règle. Chose étrange: on remarque que les grands revirements des habitudes de consommation échappent souvent au flair de ceux qui sont chargés d’anticiper les tendances. Il y a quelques années, par exemple, la société Puma avait assisté, incrédule, à la flambée des ventes d’un modèle de chaussures (baptisé “Sparco”), conçues à l’origine pour la course automobile. Dieu sait pourquoi, les jeunes s’étaient soudain pris de passion pour ces fines pantoufles de daim, différentes en tous points des godillots massifs qui les enchantaient la veille. Les magasins se sont vus dévalisés et, dans la foulée, on a assisté à l’avènement d’une nouvelle mode talons plats avec notamment des bottines à haute tige et à lacets comme celles que portent les boxeurs ou les lutteurs de foire. Adidas aussi a connu une belle embellie avec ses vieilles Stan Smith auprès de jeunes consommateurs qui ignoraient pour la plupart qu’il s’agissait autrefois d’un joueur de tennis. Pour les podologues, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle dans la mesure où ces nouvelles modes remettent le pied en situation de travailler un peu. Ils n’auront probablement pas la prétention de croire qu’ils ont initié le changement, mais leur discours trouve désormais une meilleure écoute. Que disent-il? Simplement que le pied possède en lui-même d’extraordinaires capacités d’encaissement des chocs. Même lorsqu’il est dépourvu de sa gangue de mousse! Une forme de voûte lui permet de bien répartir les pressions comme les ogives d’une cathédrale. Il se caractérise aussi par un mouvement de bascule d’une ingéniosité extrême qui permet de freiner progressivement les forces qui s’exercent sur lui à chaque foulée. Le calcanéum prend contact avec le sol sur son bord externe avant de verser doucement en position latérale. L’empilement des osselets subit également une déformation au moment de l’impact (voir schéma), ce qui participe à l’atténuation du choc. Bien entendu, cet effet d’écrasement doit alterner avec une reprise de la position initiale du pied dans la phase aérienne. En réalité, cela se produit très naturellement à la fin de la poussée. L’extension du gros orteil entraîne effectivement un effet de resserrement de tous les ligaments du pied dans le sens latéral et longitudinal et le prépare ainsi à subir une nouvelle déformation. D’autres dispositifs permettent encore un atterrissage en douceur: l’écrasement de la couenne de lard en dessous du talon, la flexion du genou et la souplesse des hanches, puisque à chaque pas, le bassin s’écarte de l’horizontalité selon un angle de 4 ou 5 degrés. Au bout du compte, le contact du pied sur le sol jouit d’un espace d’amortissement de plusieurs centimètres qui annihile une transmission trop violente de l’onde de choc.

Une liberté lourde de menaces

Cette reconnaissance des remarquables capacités du pied à encaisser sans mal des pressions équivalant à plusieurs fois le poids du corps ne date pas d’aujourd’hui. A toutes les époques, des entraîneurs conscients des enjeux insistaient pour faire du renforcement des muscles pédieux l’objet d’un travail spécifique. Serge Cotereau, par exemple proposait un vrai programme pour apprendre à marcher, puis à courir pieds nus sur le macadam (voir encadré). Les kinés connaissent également toute une série d’exercices de musculation dans tous les plans articulaires avec des exercices d’équilibre sur des vessies très légèrement gonflées ou des plates-formes posées sur des demi-sphères. Un truc très simple, mais redoutablement efficace, consiste à se mettre debout sur un tapis et à avancer les deux pieds simultanément à la seule force de ses orteils! Avec un peu d’assiduité, on constatera très vite des transformations dans l’architecture du pied, par exemple l’épaississement du coussin de graisse sous le talon ou l’accentuation des courbures qui lui confèrent un plus grand dynamisme. Mais aujourd’hui, la musculation du pied est devenue un concept tellement à la mode que Nike vient de concevoir une chaussure baptisée “Free” qui, d’après la publicité, reproduit en toutes circonstances, la sensation que l’on éprouve lorsqu’on marche pieds nus sur l’herbe. Il s’agit d’une chaussure extrêmement souple et légère, qui s’enfile comme un gant et procure effectivement la sensation d’une liberté tout à fait inhabituelle pour une chaussure de sport. Certes, on retrouve là certaines caractéristiques des autres modèles comme un discret support d’arche plantaire. Mais de façon très atténuée. Le surélèvement du talon par rapport à la plante du pied ne dépasse pas 8 millimètres, alors qu’il est d’au moins 12 millimètres sur les modèles classiques. Nike prévoit d’ailleurs une évolution en 5 étapes vers un modèle qui copierait alors parfaitement les sensations du pied nu. Dans l’esprit de la marque, il s’agit évidemment de permettre une transition en douceur: les sportifs habitués à des chaussures coercitives doivent progressivement réapprendre la liberté. Soit. On peut aussi le voir comme une habile manœuvre de marketing pour enchaîner le consommateur à un nouveau concept… Le premier modèle baptisé “Free 5.0” se décline en modèles “running” et “fitness” dans une gamme de coloris qui fait déjà saliver les “collectors”. A une centaine d’euros la paire, il faudra être riche! En même temps, on ne peut pas nier qu’il s’agit d’un tournant dans l’histoire du jogging. La Nike Free pose même un sérieux problème aux concepteurs de la marque. On a compris que son message était, en clair: “laissez les pieds libres”. Or, cela contredit 30 années d’innovations technologiques, toutes orientées dans le sens de la contrainte. On plaçait des renforcements par-ci, des assouplissements par-là, toujours dans l’idée qu’il fallait guider le mouvement du pied pour améliorer le travail. Ici, on parle de nature et de liberté. S’il ne s’agissait pas de chaussures, on évoquerait le conflit idéologique. “C’est le débat le plus passionnant qu’il m’ait été donné de vivre au cours de ma carrière”, confie Fritz Taylor, un des “designers” historiques de la société. Actuellement, on voit assez mal comment on pourra réconcilier les deux approches et, manifestement, Nike hésite sur le positionnement de cette nouvelle chaussure. L’idée de départ était de la vendre comme une chaussure d’entraînement que l’on porterait quelques dizaines de minutes pendant l’échauffement. Mais le professeur Brüggemann de l’Université de Cologne la considère déjà comme une chaussure de la vie quotidienne. Chez soi ou au travail, elle permet de faire travailler tous les muscles des pieds (voir interview). Quant aux athlètes eux-mêmes, certains lui manifestent déjà un attachement qui dépasse les simples accords de sponsoring. La Cubaine Ana Guevara lui attribue notamment d’avoir si rapidement guéri de douleurs récurrentes qui l’empêchaient de s’entraîner normalement à l’approche des Jeux d’Athènes. Elle affirme que la “Nike Free” lui aurait remis le corps en place et permis de remporter finalement la médaille d’argent du 400 mètres. Plus extraordinaire encore, la triathlète brésilienne Fernanda Keller n’en veut plus d’autres. Elle chaussait des “Free” lors du marathon qui clôturait son dernier Ironman victorieux de Florianópolis. Un tel succès serait presque embarrassant pour la société américaine qui se met à craindre une désaffection à l’égard des modèles classiques qui constituent tout de même le gros des ventes. Se seraient-ils tiré une balle dans le pied? Toute l’industrie du sport est concernée. Avec l’avènement des “Free” et des modèles concurrents qui suivront, il se pourrait qu’on assiste en effet à l’émergence d’un mouvement qui gagne progressivement tous les publics. Rien n’est plus contagieux que la liberté!

Gilles Goetghebuer

(1) Fin de siècle en solde, par Philippe Val. Ed. du Cherche-midi, 1999

Ainsi parlait Serge Cottereau

On vit une drôle d’époque! En l’occurrence, on s’efforce de concevoir une chaussure dont la particularité est précisément de ne rien changer aux qualités naturelles du pied. Autant courir pieds nus, non? De fait, la plupart des coureurs intègrent ce genre de séance dans leur entraînement. C’est notamment le cas de l’Ethiopien Hailé Gebréselassié. Mais attention: cela implique de respecter certaines conditions très bien résumées par Serge Cottereau dans son Encyclopédie du Jogging parue en 1986 (déjà!): “Il est possible de retrouver les facultés naturelles d’amortissement du pied en effectuant une partie de l’entraînement pieds nus”, écrivait-il alors. “Bien sûr, il ne s’agit pas, à votre prochain entraînement, de vous élancer ainsi pour une demi-heure. Brûler les étapes exposerait à des irritations et des ampoules. Cette réadaptation doit se faire progressivement, certes, mais assez rapidement quand même. Lors de votre premier essai sur le macadam, contentez-vous de marcher pieds nus trois ou quatre minutes. Augmentez d’une minute à chaque entraînement pour arriver à huit minutes. Lorsque vous en êtes là, vous pouvez commencer à trottiner très lentement pendant, disons, deux minutes lors de cet entraînement particulier (les autres six minutes en marchant). Si vous n’avez aucune irritation, et surtout aucune plaie, courez une minute de plus à chaque entraînement. Lorsque vous en serez à courir (très lentement) pendant huit minutes, augmentez encore d’une minute tous les deux entraînements, pour arriver, au bout de vingt-cinq entraînements, à environ quinze minutes. Progressivement, vous pourrez courir à votre allure d’endurance et même, de temps en temps, si vous le supportez bien, un peu plus vite.” Quelques pages plus loin, il poursuit par l’énoncé d’une série de conseils. “Courir une petite partie de l’entraînement pieds nus, comme je l’ai conseillé dans le chapitre précédent, nécessite quelques précautions. En courant sur l’herbe, on risque d’être blessé par des objets invisibles: cailloux, bouts de verre ou de fer. Courir sur route est moins risqué, car les objets dangereux y sont plus rares et, de toute façon, on voit où l’on met les pieds. Il faut que la plus grande partie du sol de la route sur laquelle on court pieds nus soit légèrement granuleuse (sans excès). Car, si le sol est uniformément lisse, la peau sera certes moins vite irritée, mais le pied se posera sans que sa musculature exerce convenablement sa fonction d’amortissement, d’où d’éventuelles souffrances articulaires plutôt qu’un renforcement du pied. Lavez-vous soigneusement les pieds après chaque entraînement, pour enlever toute trace de goudron et ne courez pas pieds nus s’il fait froid, ni lorsque le sol est mouillé. Dans ce dernier cas, de petits graviers adhèrent à la peau et rendent la pose du pied au sol douloureuse.  

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