CHARGES LIBRES ou GUIDEES - 16/01/2004 - Yvan CAMPBELL

                                                               Aux origines de la déchirure

 

Dans le numéro précédent, un article intitulé La théorie du millefeuille expliquait les mécanismes intimes de la déchirure musculaire. Essayons à présent d’en identifier les causes.

 

Les interviews de Rolland Courbis constituent souvent des morceaux d’anthologie en presse sportive. Il y a quelques années, il évoquait la problématique des blessures dans le football. “Putain Adèle, je me suis claqué alors que j’étais au top de ma forme!”, disait-il en singeant l’attitude du joueur malchanceux qui ne comprend rien à la façon dont les blessures surviennent. Cette histoire, il l’aura sûrement entendue des centaines de fois au cours de sa carrière.
Lorsqu’on prend un peu d’altitude, on s’aperçoit effectivement que tous les accidents se ressemblent et l’on identifie mieux les règles qui président à leur survenue. Ainsi, la sensation d’euphorie qui précède l’accident revient comme un grand classique dans le témoignage des victimes. Elle doit être analysée sous deux angles différents.
D’une part, le joueur aura naturellement tendance à embellir la période précédant sa blessure, ce qui lui permet, par contraste, de mieux faire ressortir son infortune. De l’autre, il existe effectivement une relation directe entre l’intensité du vécu émotionnel et la fragilité de la musculature. Des expressions courantes du type “tu es tendu” trouvent confirmation dans la physiologie. Le cerveau abrite une entité, appelée substance réticulée, qui se trouve stimulée en cas de stress. Peu importe que celui-ci soit de nature joyeuse ou angoissée. Cette activation se répercute ensuite sur la sensibilité des fuseaux neuromusculaires, sortes de récepteurs placés au cœur des muscles et chargés à la fois de garantir la rapidité de la contraction par voie réflexe en cas d’étirement brutal et également de déterminer le tonus musculaire à l’état de repos.
Cette relation étroite entre le psychisme et la tension intramusculaire permet de comprendre beaucoup de choses en matière de traumatismes. Pour certains auteurs, la déchirure ne serait plus le résultat d’un dérèglement du système mais la preuve au contraire de son bon fonctionnement. En cas de stress trop intense, le muscle sauterait comme un fusible. Une manière pour le cerveau de dire stop et de se protéger d’une accumulation d’émotions à un stade potentiellement dangereux. On sait que, pour le physiologiste sud-africain Tim Noakes, le niveau de performance dépend directement des latitudes laissées par le système nerveux central aux autres filières métaboliques (*). On pourrait dire la même chose concernant les blessures. A trop solliciter son organisme, on parvient à un stade où le cerveau décide d’autorité d’arrêter les frais. Une prévention efficace des blessures passe donc par l’identification précise des paramètres jugés dangereux par le système nerveux central. On pense évidemment à l’environnement affectif du joueur. Il ne fait aucun doute que celui-ci joue un rôle de première importance. On se blesse plus souvent dans des situations déstabilisantes que constitue par exemple un excès dans l’amour ou le rejet. Mais d’autres causes exercent aussi leurs influences sans impliquer forcément un lourd travail d’introspection. La température, par exemple.
L’année passée, une équipe scandinave s’est intéressée aux conditions rencontrées par les joueurs à la reprise d’un match de foot après la mi-temps. Les chercheurs avaient remarqué que ces quelques minutes de repos coïncidaient avec une baisse significative des températures musculaire (+/- 2 degrés) et centrale (+/- 0,8 degrés). Ce refroidissement coïncidait avec une diminution de la performance. D’après les tests, les joueurs perdaient en moyenne un dixième de seconde dans un sprint sur trente mètres entre deux cellules photoélectriques. Moins rapides après la mi-temps, ils étaient aussi plus fragiles! Les statistiques des accidents démontrent ainsi une élévation très nette de leur fréquence dans les vingt premières minutes après la reprise. Pour remédier à cela, les auteurs recommandent de se soumettre à un échauffement dit passif qui consiste simplement à se couvrir de serviettes chaudes ou à élever la température des vestiaires.

 

                                                                               La malédiction de la cuisse

 

Certaines pathologies surviennent avec une régularité désarmante. En tennis par exemple, le début de saison sur terre battue se solde toujours par un cortège de nouvelles blessures. Lors du dernier tournoi de tennis de Charleston en Caroline du Sud, les spectateurs ont eu droit à ce spectacle étonnant où trois des quatre demi-finalistes -Hénin, Dementieva, Golovin- se plaignaient d’une douleur identique à l’arrière de la cuisse gauche. Les muscles ischio‑jambiers se retrouvent évidemment en première ligne des blessures lorsqu’on se remet à glisser après des mois de pratique sur des surfaces dures. Le tennis s’inscrit ainsi dans la lignée des autres disciplines. Sur dix blessures sportives, quatre concernent le muscle et dans 45% des cas, ce sont les ischio‑jambiers qui trinquent.
Pourquoi un muscle réputé si fort se révèle-t-il finalement si fragile? En réalité, cela dépend beaucoup de la manière dont il aura été entraîné. Voilà un muscle “né” pour faire de la vitesse. Il est doté de fibres longues avec un angle de pennation particulièrement fermé (**). Son aire de section demeure aussi relativement restreinte (***). C’est-à-dire qu’il présente les trois caractéristiques classiques d’un muscle rapide. Il faut aussi qu’il soit très solide pour résister aux forces importantes qui s’appliquent lors du sprint, surtout dans la phase de fixation du genou quand la jambe se trouve en avant du corps. Pour cela, il doit pouvoir compter sur la composante élastique du tissu conjonctif qui le compose et que l’on peut renforcer par un travail spécifique de musculation excentrique. A en croire Guy Ontanon, entraîneur de sprinters célèbres comme Christine Arron et Ronald Pognon, cette forme d’entraînement est indispensable à la fois pour être performant et pour s’épargner les blessures musculaires.
Et ce n’est pas tout. Il préconise aussi un travail technique important pour conserver un gainage parfait tout au long du mouvement. Pour beaucoup de sportifs, c’est là que le bât blesse. A force de taper dans les balles, les footballeurs possèdent des cuisses très développées, mais leur technique de course laisse à désirer. Très souvent, ce déséquilibre se trouve amplifié par les techniques de musculation conçues dans un objectif de prise de masse aux conséquences désastreuses. L’erreur consiste ici à modifier l’architecture musculaire dans le sens d’un raccourcissement des fibres, une ouverture de l’angle de pennation et l’augmentation de son aire de section. En clair, on change carrément l’orientation du muscle qui perd son adaptation naturelle au sprint. A partir de là, il est assez facile de comprendre pourquoi, lorsqu’un footballeur se claque, cela concerne les ischio‑jambiers quasiment huit fois sur dix!

Arnaud Bruchard

 

(*) Voir Sport et Vie n° 82, page 16

(*) Angle de pennation: ce terme était expliqué dans le numéro précédent (La théorie du millefeuille). Il s’agit de l’angle formé par l’insertion des fibres musculaires sur l’aponévrose.

(**) L’aire de section -l’aire définie pour le plus grand diamètre- est moindre.

                                                                               

                                                    Article paru dans Sport et Vie N°90

                                                                               

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